11 février 2014

Je marche seul (1 – J'irai dormir chez Coquinet)

Avec mon bâton de bois et ma tenue qui s’apparente à un marcheur helvétique ou bavarois, j’ai sûrement l’air incongru, hors du temps. Mais les personnes qui seraient amenées à penser cela sont très rares dans les rues en cette matinée brumeuse et froide de la mi-janvier. Mes idées divaguent en tout sens. Je ressens aussi un peu d’appréhension. Voilà soixante jours que je n’ai pas dépassé dix kilomètres et je m’élance pour trente-deux. Certes en marchant, mais trente-deux quand même. J’essaye d’imaginer quel sera mon état d’esprit, quand, dans trois ans, sur ces mêmes chemins, je m’élancerai vraiment. Mais c’est impossible. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression d’être parti du fait de ces maisons, carrefours et avenues familières que je parcours durant les premiers kilomètres.

Ce départ ce jour répond à plusieurs impératifs. D’abord celui  de m’évader l’esprit alors que je viens d’entamer un processus médical visant à éradiquer un cancer. J’avoue quelque appréhension et j’ai pensé que la marche pouvait être le meilleur exutoire possible. Ensuite, voilà presque un mois que j’ai entamé la réalisation des parcours au dix-millième de mon futur projet et je me dois de vérifier sa faisabilité, c’est-à-dire cheminer vingt-cinq à trente kilomètres par jour six jours par semaine. Je n’ai encore jamais réalisé ce genre de choses, il est alors bon de vérifier si c’est faisable tout en faisant photographies et prises de notes tout en gardant du temps pour des rencontres et des interviews. Sur ce point, j’ai besoin de me convaincre quoique de nombreux ouvrages que j’ai lus m’aient déjà assuré de cela. Je pars ce matin sur le trajet exact de la première étape, celle qui me conduit dans le sud-est du département, à travers une campagne peu boisée vers Fère-en-Tardenois, la cité natale de Camille Claudel dont l’emblème héraldique est composée d’un fer à cheval, ce qui, je le souhaite, devrait me porter chance sur le plan de la météorologie puisque je m’élance pour cette randonnée au beau milieu de l’hiver.

Au terme d’une quarantaine de minutes de marche, je cherche un banc afin de m’asseoir pour noter quelques idées avant qu’elles ne s’échappent. Voilà bien les villes modernes ! Il n’y a plus aucun banc. Je viens de parcourir trois mille mètres en pleine ville et je n’ai croisé aucun banc. Quel triste constat ! Plus rien n’est conçu pour le marcheur. D’ailleurs, même si l’heure est matinale, je n’ai vu aucun piéton. Un petit muret moussu sera le bienvenu. Ce qui me fait immédiatement penser à prévoir à l’avenir un petit carré de toile plastifiée car l’humidité nocturne est peu confortable à mon postérieur. Il n’y a bien sûr que les tests grandeur nature pour se rendre compte que de petites choses peuvent facilement compliquer la randonnée, la pluie ou la rosée étant souvent synonymes de menus tracas. J’en profite pour sortir mes gants, il ne fait certes pas très frais, 7°, mais le froid a toujours été un handicap majeur au niveau des mains et ce matin le brouillard donne l’illusion d’une fraîcheur plus marquée.

Voilà une heure que je marche quand j’atteins la ferme Sainte-Geneviève, en bordure du plateau. Par précaution, je suis parti de bonne heure, à 05h30, aussi est-ce en pleine nuit ou presque que je parviens, après une courte ascension en sous-bois dans un noir intense, à cette belle bâtisse fortifiée dont je ne devine que les contreforts des murs extérieurs dans le brouillard. Tout y est fort silencieux, même les chiens dorment. A partir de ce lieu, je suis certain de ne plus croiser personne. Qui s’aventurerait d’ailleurs à marcher sur le plateau picard en fin de nuit hivernale ? Brouillard plus pénombre, la visibilité est quasi nulle. Ma lampe frontale est d’un piètre secours et heureusement que j’ai privilégié les chemins vicinaux, ce qui me permet de marcher au beau milieu de la route, à peine large de deux mètres à cet endroit. Par sécurité, je porte un gilet réfléchissant, y compris sur mon sac à dos. Je découvre que dans ce cas de figure des bandeaux réfléchissant tant aux poignets qu’aux chevilles ne seraient pas inutile. Encore une idée à penser pour l’avenir !
Je cherche un coin pour m’asseoir car la courte ascension m’a un peu scié les jambes, l’ayant attaquée d’un pas trop soutenu. Cette fois, il est insensé de rêver d’un banc. Ce sera au mieux un talus, ce qui même en campagne avec des agriculteurs qui viennent grappiller le moindre mètre carré arable en bordure de goudron s’avère parfois très difficile à trouver. Ce matin, la situation se complique car l’herbe est haute et détrempée. Mon K-way fera office de support isolant. C’est là qu’intervient le fait de penser très intelligemment le rangement de son sac à dos. C’est en effet la première fois que je voyage avec un sac m’offrant une certaine autonomie : vêtements de rechange à l’étape du soir, indépendance alimentaire pour quarante-huit heures, recharges pour mes batteries photographiques, etc. Mon sac est donc copieusement garni. Et il se trouve que le K-way est placé sous les appareils photos et sous le ravitaillement. Ce qui signifie peu accessible. Et tout déballer la nuit dans l’herbe mouillée s’avère un exercice de haute voltige. Je n’ai parcouru que cinq kilomètres et voilà déjà le troisième enseignement du jour : penser à optimiser le rangement du sac. J’imagine que si les fabricants proposent des modèles avec autant de sangles extérieures, c’est évidemment pour s’en servir ! Ce que je n’ai pas fait en préparant mon sac la veille.

A 08h00, alors que le soleil est censé être levé, un brouillard tenace recouvre le plateau et altère la vision sur la départementale passablement fréquentée. Or je dois la longer durant quatre kilomètres. Constatant que certains conducteurs inconscients circulent sans même avoir allumé leurs veilleuses, je juge préférable d’attendre un peu que le brouillard se dissipe puisque aucun évitement ne s’offre à moi. Mon gilet de sécurité et mon bâton ne me sont que de peu de secours face à une voiture qui ne m’apercevrait qu’au dernier moment, quoique je marche sur le bas-côté. Aussi, je choisis de faire une pause. J’imagine que ce genre de situation se renouvellera fréquemment lors de mon futur périple et la sécurité n’ayant pas de pris, il faut que j’apprenne à prendre mon mal en patience. D’où l’intérêt de toujours commencer les étapes de bonne heure. Ce que j’ai été visiblement bien avisé de faire ce matin puisque je vais patienter ainsi près de trois-quarts d’heure avant de juger que ma sécurité est enfin assurée. J’en profite pour me restaurer un peu avant de repartir.





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Au dixième kilomètre, j’abandonne avec joie la départementale Soissons/Château-Thierry pour une route vicinale. J’étais seul marcheur sur la départementale, me voici dorénavant seul tout court. Pas un véhicule sur la route qui mène au village d’Ambrief alors que le brouillard commence à disparaître et la chaleur à remonter un peu. A l’entrée du village, trois semi-remorques blancs et flambants neufs me dépassent en prenant la direction de Chacrisse. Vision un peu surréaliste que ces trois camions MAN, aux remorques rutilantes de blanc et immatriculés en Pologne PNT 901153, PNT 901154 et PNT 901155. Des camions visiblement vides et si propres qu’ont les croirait juste sortis de l’usine. Mais que font-ils ici ? Les mystères de la mondialisation, sûrement. Un peu plus loin, une cabine France Telecom recouverte de mousse, y compris sur le combiné. Dans la brume qui envahit encore ce coin de vallée, avec quelques poules, coqs et chiens qui signalent mon passage, cette conjonction des MAN polonais et de la cabine téléphonique dresse un tableau surréaliste.

Visiblement pas âme qui vive dans le village. Un village que je connais pour y être venu en catastrophe il y a vingt-et-un an à l’occasion d’un orage dévastateur qui avait entraîné une inondation responsable de la destruction de plusieurs maisons, heureusement sans victimes. Un choc pour les habitants alors que tout le monde avait en mémoire les images de la catastrophe de Vaison-la-Romaine l’automne précédent. J’étais venu faire quelques photos et interviews pour le quotidien local. C’était un dimanche matin, les gens étaient un peu hagard, avec parfois un rez-de-chaussée en moins, une voiture entraînée cent mètres en contrebas ou une maison coupée en deux par un torrent dévastateur composé de boues et de pierres qui s’était constitué après qu’un mur ait retenu des pluies torrentielles toute la nuit avant de céder à l’heure du petit déjeuner, heureusement un dimanche matin alors que les gens sommeillaient encore dans leur lit, à l’étage. Le mur est toujours bien là, en partie reconstruit même. Plus aberrant, là où l’eau s’était accumulée est aujourd’hui bâtie une maison visiblement très récemment terminée. Le reste, tout le reste, est à l’identique, notamment la grande cuvette de champs inclinés qui a favorisé l’écoulement des eaux en 1993, mais déjà en 1988 puis plus tard en 1999, entraînant à chaque fois l’état de catastrophe naturelle. A l’endroit où le mur avait cédé, c’est aujourd’hui un peu de gazon et un étendoir à linge. Si les mêmes pluies viennent à se répéter, la géographie des lieux n’ayant pas changé, il est évident que l’eau ruissellera puis montera de la même façon, entraînant l’inondation de cette maison jusqu’au premier étage. Quant au mur, résistera t’il cette fois ? Au vu de l’histoire, qui a bien pu délivrer un tel permis de construire sans que rien n’apparaisse modifié dans la géographie des lieux ? Peut-être les gens qui savaient sont-ils partis puisque la commune a perdu un quart de sa population depuis 1999 ?




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Je quitte le plateau de labours pour rejoindre la vallée de la Crise à Chacrise. Je stoppe contre un muret à la sortie du village alors que le carillon de l’église frappe un coup pour la demie de dix heures. J’imaginais y trouver un café pour m’asseoir un instant et partager quelques impressions avec le tenancier ou d’éventuels villageois. Espoir vain. Voilà peut-être un quart de siècle qu’il n’y a plus de café dans ce village d’un peu plus de trois cent habitants. Il fut un temps où l’on trouvait ici une école communale, un maréchal-ferrant, un serrurier, un chaufournier, une sage-femme, évidemment un meunier, deux épiciers et même une auberge. C’était cependant au XIXe siècle... Aujourd’hui, tout comme à Ambrief, pas âme qui vive. L’arrêt de car est déserté, sans affichage d’horaire. Fonctionne t’il d’ailleurs encore ? Beaucoup de portails et de volets bleus, façon Ouessant. Une sonnerie de téléphone retentit derrière un carreau couvert de dentelle blanche. Personne ne décroche. Pas un chien non plus pour aboyer sur mon passage. Pas un bruit. Rien. Un village mort. Je m’attendais à être seul, d’autant que nous sommes vendredi, mais peut-être pas seul à ce point-là !

Moins de deux kilomètres plus loin, Nampteuil-sous-Muret, minuscule village niché dans le ru de Violaine, un joli nom pour un filet d’eau de quatre kilomètres qui se jette dans la Crise, un ru invisible même si la végétation ne porte encore aucune feuille. Trois chiens aboient à mon passage quand je traverse le village d’ouest en est, d’abord un labrador beige au portail d’une ferme, puis un jeune setter beige qui demande à jouer et enfin un Yorkshire qui tente visiblement de me rappeler que le panneau "Je garde la maison" s’applique bien à lui. Aucune activité dans la ferme ni aucun rideau de maison qui s’écarte ou nulle silhouette qui se devinerait derrière les voiles de tissus. Les chiens aboient dans le vide. Pas de café non plus comme je l’espérais. Là, j’étais vraiment crédule puisque l’auberge-cabaret a fermé du fait de la Première Guerre mondiale et la disparition de la moitié des habitants de la commune. Un panonceau "Balades dans l’Aisne" se tient stoïque à côté de la mairie et d’une fontaine où il est indiqué "eau non potable". J’ai toujours pensé que la gestion de l’eau serait le problème numéro un de mon projet pédestre ; cela se confirme dès les premières heures d’un cheminement en France. Quant au panonceau pédestre, il est vrai que du fait de ses typiques maisons à pas de moineau le village est le point de départ d’un petit circuit de quatre heures qui reçoit quelques visites durant l’été. En hiver, évidemment, nul randonneur. Le chant d’un coq se fait entendre au loin. Pas de rencontre humaine. Encore un village désert. Le banc à côté de la fontaine aurait été le bienvenu si la pluie de la nuit cumulée aux rigueurs hivernales et un entretien sûrement inexistant depuis de nombreuses années ne l’avaient rendu impropre à l’utilisation. Je n’espère plus alors que le village suivant, Maast-et-Violaine, soit plus accueillant. Chemin faisant, je me détourne un peu de mon trajet pour rejoindre le lavoir de Chantereine où j’aperçois une aire de pique-nique. Le lavoir, remis à neuf quelques années plus tôt, est alimenté par un mince filet d’eau qui sourde des collines pour se jeter dans le ru de Violaine. L’eau est claire mais est-elle potable ? Je préfère ne pas tenter. Du fait d’une mousse qui visiblement a trouvé un terrain fertile, les bancs s’avèrent tout aussi impraticables que l’était celui de Nampteuil. Dommage, le lieu aurait été parfait pour déjeuner. Tant pis ! Je patienterai jusqu’au prochain village.





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Maast-et-Violaine paraissant au premier abord autant désert et sans commerce de boissons que les villages précédemment traversés, je choisis de stopper dès l’entrée du village, à l’arrêt de car, afin de profiter d’un abri sec à l’écart du vent. C’est alors que passe une voiture, la première que je rencontre depuis mes trois camions polonais il y a plus de deux heures. Je songe que s’il m’était arrivé quelque chose, une chute un peu sévère sans possibilité d’utiliser mon téléphone mobile, j’avais peu de chances d’être rapidement secouru. Quand je pense que mon docteur m’interdit tout séjour à l’étranger parce que je peux rapidement me trouver loin d’un hôpital ! Cette pensée me fait sourire : me voilà à peine à quinze kilomètres d’une ville de trente mille habitants et pourtant en plein désert !
Cet arrêt de car est le bienvenu. J’ai déjà parcouru plus de dix-neuf kilomètres depuis la porte de mon appartement, un casse-croûte sera le bienvenu d’autant que mes jambes fatiguent un peu. Sûrement le poids du sac puisque voilà quinze ans que je n’ai pas avancé avec un sac aussi lourd sur le dos. J’ai quinze ans de plus et cela se ressent. Je constate que j’ai oublié les œufs durs que j’ai préparés, mais cela me rassure pourtant : je sais que l’on oublie toujours quelque chose quand on part et je préfère que cela soit cela puisque cela n’aura pas d’incidence sur la suite de mon trajet ! Un sandwiche au saucisson sec et vingt centilitres de soda suffiront à étancher ma faim. Je n’ai en fait pas très faim. Si je n’ai plus mes jambes de Millau, j’en ai au moins gardé le caractère chameau. Je repars donc quinze minutes à peine après m’être assis, direction Arcy-Sainte-Restitue où j’espère cette fois bien trouver un troquet. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis le départ, j’ai envie de capter l’ambiance des coins traversés au travers de ce qui se passe dans les cafés. Cette envie ne date pas d’aujourd’hui et quelques souvenirs marquants de voyage l’ont été dans des estaminets perdus en Asie, au Moyen Orient ou quelque part au fond de la Bourgogne.







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Au vingt-deuxième kilomètre, une crampe douloureuse apparaît soudainement à la jambe droite alors que je m’apprête à traverser une route au trafic soutenu. Je vois le moment où je vais pour m’effondrer au beau milieu de la chaussée mais je parviens heureusement à rejoindre le côté opposé de la chaussée en claudiquant et grimaçant. C’est la première fois que j’éprouve une crampe en marchant ou en courant. Est-ce dû à mon sang altéré comme jamais ? Personne ne m’a parlé de cet éventuel symptôme. Je n’ai d’autant rien pour me soigner que cela ne m’est jamais arrivé. Autant le sérum anti-venin me semble obligatoire à porter en permanence, autant il faudra que je me résolve à avoir avec moi une crème myorelaxante. La douleur s’estompant mais ne disparaissant pas, je reprends ma progression en espérant cette fois fortement qu’il existe bien un café à Arcy.

A 13h20, je touche enfin Arcy-Sainte-Restitue dont le clocher de l’église me sert de guide depuis déjà un bon moment. J’en suis à mon vingt-quatrième kilomètre et j’ai près de deux heures trente d’avance sur mon horaire, l’occasion de faire une belle halte. Dès les premières maisons, un bruit de tronçonneuse se fait entendre. En bord de route, une femme décharge une voiture alors que de l’autre côté de la route, sur un panneau ont été récemment collées deux affiches du Front National. Youpi, y’a de la vie dans ce bourg, cela fleure bon le café sur la place centrale ! Sauf que, plus j’avance dans le village, plus je déchante. C’est d’abord une maison en partie abandonnée, puis une maison à vendre depuis fort longtemps au vu de l’usure du panneau de l’agence immobilière qui montre la désertification rurale. Suivent les traces de ce qui dut être un garage automobile cinquante ans plus tôt et dont le bâtiment n’a plus de fonction depuis bien longtemps. Enfin, sur la place centrale, le Prince’s Beer est visiblement fermé depuis aussi longtemps qu’est décédé celui qui a laissé son nom à cette place, le Général de Gaulle. Par conséquent, point de café. Et rien maintenant avant huit kilomètres. Je m’assieds sur un banc, personne ne passe. Je bois un peu d’eau des fois que ma crampe légèrement persistante soit le fait d’un manque d’eau, je photographie le lavoir, je cherche un peu de vie dans les rues adjacentes. Au loin, la tronçonneuse s’est tue. Une vieille fourgonnette Simca traverse le village à vive allure. J’imagine, comme dans les romans d’épouvante, quelque fantôme m’observant derrière les volets d’une maison qui paraît abandonnée. Un volet qui crisse serait à cet instant presque synonyme de vie ! Mais non, rien. Je m’attendais à un certain abandon rural, j’ai déjà écrit quelques articles à ce sujet au début des années quatre-vingt dix, mais vide de vie à ce point, pas vraiment. Et surtout pas si proche d’une ville de taille moyenne. Alors je reprends ma route après un ultime détour où je passe à côté d’une serrurerie qui semble aussi éteinte que le Prince’s Beer.






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Mon trajet longe durant plusieurs kilomètres la route départementale en partie empruntée en matinée au sortir de Soissons. En début d’après-midi, la circulation y est bien moins soutenue qu’au commencement de la matinée. Y cheminer n’est cependant pas une partie de plaisir. Je ne peux, comme sur les routes vicinales, progresser sur le goudron et je dois me contenter des bas-côtés, peu praticables et encombrés de déchets divers, allant du morceau de pare-chocs et enjoliveurs à la canette de bière en passant par un nombre imposant de sacs plastiques divers et paquets de cigarettes vides. Ces bas-côtés sont de plus en dévers, ce qui entrave d’autant la marche. Rien n’est fait pour le piéton et peut-être suis-je même le premier piéton de l’année. Qui d’ailleurs songerait à aller de Soissons à Fère-en-Tardenois à pied, hormis moi-même ? Quant aux automobilistes, ils m’ignorent passablement. Non seulement, ils ne lèvent pas le pied, mais ils ne s’écartent pas non plus d’un centimètre, quand bien même aucun véhicule ne vient en face. Un stage "piéton" devrait être indispensable dans le permis de conduire ! J’ai déjà noté depuis longtemps que les bornes kilométriques ont disparu des routes, il m’est alors impossible de m’asseoir pour souffler. C’est vraiment « marche ou crève », et ce dans l’indifférence générale. Je n’imagine même pas ce chemin avec la neige ou sous la pluie. Sauf que voilà, il n’est pas simple de bannir ce genre de route pour aller d’un point à un autre. Ce passage de quatre kilomètres est en conséquence un mauvais moment à passer, les sens étant totalement accaparés par la notion de sécurité car un véhicule qui passe à cent à l’heure à moins d’un mètre d’un piéton, cela reste une situation hautement accidentogène. Le panneau d’entrée de ville de Fère-en-Tardenois apparaît comme un réel soulagement.

Alors que je retrouve avec plaisir un trottoir, je constate que j’ai bien plus mal aux jambes qu’à l’issue des cent kilomètres de Millau. Au moins une chose est sûre : je ne vais pas tarder à me coucher et je connais cette fois la cause de ma fatigue ! Sauf que le panneau d’entrée de ville, comme toujours dans les gros bourgs, marque plutôt l’entrée sur le territoire communal que l’approche du centre-ville. Loin s’en faut même pour Fère puisque je dois cheminer plus de deux mille mètres dans une zone industrialo-commerciale peu ragoûtante avant d’atteindre la ville proprement dite. Les entrées de ville sont souvent une catastrophe esthétique quand on circule en voiture, mais au pas lent du marcheur, la sensation de tristesse et de morosité est largement décuplée, surtout quand s’y greffe quelque odeur nauséeuse comme c’est le cas ce vendredi après-midi.
Au trente-deuxième kilomètre, j’échange mon premier bonjour avec un lycéen qui rentre chez lui. C’est lui qui me salue d’abord, ce qui me surprend un peu, mais je pense que dans une ville de moindre importance comme Fère-en-Tardenois avec ses 3000 habitants, on est moins sauvage que dans les grandes villes. Ce lycéen est la première personne que je rencontre en trente-deux kilomètres. Bienvenue à Solitude-Land !

A 15h40, j’atteins enfin le centre-ville de la patrie de Camille Claudel. J’avais prévu y parvenir vers 18h00. J’ai une certaine avance, due principalement au fait que je pensais discuter avec quelque agriculteur et me poser dans un café ou deux. N’ayant croisé ni les uns ni les autres, j’ai marché. Sur la place centrale, je m’assieds quelques minutes sur un banc afin de reposer mes jambes auxquelles je viens d’infliger presque huit heures de station debout ininterrompue. Puis après avoir rapidement fait le tour d’un unique triangle de rues commerçantes, je pousse la porte du bar Chez Odette.  J’ai choisi celui-ci parce qu’il est petit. Pour "sentir" une ville, les grands bar-brasserie-PMU-débit de tabac des avenues où se bousculent voyageurs de commerce et gens pressés, ne sont pas à mes yeux l’idéal. Va donc pour Odette ! Une salle chauffée et une chaise, quand on vient de passer près de neuf heures à une température maximum de neuf degrés, ça fait vraiment du bien ! Je commande un demi pression de Bofferding. Mon premier demi de l’année. Je pense que je le mérite.




Je suis satisfait car je suis tombé dans un bar avec une "atmosphère". D’abord la déco. Aux murs, roses (!), sont accrochées des photos noir et blanc de Marie Laforêt, Jean Ferrat, Serge Reggiani, Edith Piaf ou Serge Gainsbourg. Au plafond, de fausses poutres en bois et pour s’attabler, des tables recouvertes de faux marbre. Le designer des lieux n’a pas dû répondre présent bien longtemps aux cours des Beaux-Arts. Ces photographies se mêlent à des jeux de lumière, sûrement pour quelque soirée dansante le samedi soir, et à un jeu de fléchettes électronique d’une taille respectable. Pourtant, l’élément central de la pièce reste un écran géant qui diffuse BFM-TV et que personne n’écoute, d’autant que les haut-parleurs de la salle offrent les chansons d’un album de Jean Ferrat. Accoudés au bar, trois habitués parlent vivement méchoui, chasse au chevreuil, paiement de salaires impayés et … couleur de caleçons. Au même instant, sur l’écran BFM-TV, un bandeau déroulant annonce dans l’indifférence générale 1178 suppressions d’emplois à La Redoute tandis que le CAC 40 est en hausse à 4244 points. Bienvenue dans le cynisme économique ! Au-dessus, les images montrent les forces armées françaises patrouillant en Centrafrique. Ça fait un choc quand on a passé la journée en pleine campagne avec comme seule compagnie quelques bruits d’oiseaux et le silence du plateau picard. Un des gars se retourne vers moi et s’excuse des gros mots qui émaillent leur discussion. Il ajoute : « On est comme ça ici ! ». Un quatrième homme entre et après un « Bonjour ! » tonitruant lancé sur le pas de la porte s’en vient directement me serrer la main avant de rejoindre ses copains. Je reste un peu stupéfait : c’est la première fois qu’un inconnu me serre la main dans un bar ! La voix de Jean Ferrat susurre : « Que sais-tu du malheur d’aimer ? ». Je pense à Maïté, j’aimerai tant lui parler de ce voyage. Un auteur américain a écrit que pour oublier un amour, il faut en faire en livre. Quoique je n’aie pas entrepris d’ouvrage sur ce sujet, je ne suis pas persuadé que cela suffise ! La patronne, absente quand le commis m’a servi, à moins que ce ne soit un client qui m’ait servi, ce que je n’ai su déterminer, arrive et … me salue d’une vigoureuse poignée de main. Décidément ! C’est la première fois que je bénéficie d’un tel accueil dans un bar. Entre alors un grand dégarni à l’écharpe bleu clair, il salue tout le monde en citant chaque prénom puis il s’en vient vers moi pour me serrer la main. Euh … c’est la coutume du lieu ou un trait typique de la cité ? L’humanité n’a pas que des aspects négatifs, même si simultanément l’écran BFM-TV que personne ne regarde annonce un CAC 40 à 4247 points et le décès de trente insurgés lors d’une attaque de l’armée kenyane contre un camp d’entraînement shebab.

A 17h00 et trois euros versés à Sylvie qui a repris l’établissement après cinquante années de mainmise d’Odette sur l’établissement, me voilà à nouveau sur le macadam, direction mon gîte. Je constate qu’Odette est aussi un petit restaurant, attenant au bar et aux petits prix sympathiques. Je me dis que ce sera un lieu parfait pour dîner ce soir, une fois cependant déchargé de mon barda au gîte.

Mon lieu de sommeil a été déniché via Booking.com. Je ne suis pas précisément adepte de ce genre de site de réservations en ligne, mais je me suis décidé au dernier moment et j’avoue que la formule est bien pratique. Mon gîte du jour, enfin du soir, s’appelle Au Fou du Roy, situé route du château. Au bout de plus de mille mètres sur cette route, étant au sortir de la ville, je demande à un gars qui promène un grand chien noir et blanc si c’est bien la direction du Fou du Roy.
– C’est quoi ? me répond t’il
– Un gîte. Ou une chambre d’hôtes, je ne sais plus exactement.
– Je ne vois pas, me dit-il après une hésitation.
Comme j’ai vu une photo sur Booking.com, je rajoute :
– Couverte de lierre, une maison à la façade couverte de lierre !
– Ah oui, je vois ! C’est bien par là, mais il y a un petit bout de chemin !
Je souris, rassuré. Il me dévisage du haut en bas en faisant tout de même une moue dubitative, avant que je ne reprenne ma route tandis qu’il me souhaite bonne soirée. Evidemment, je ne vais pas lui dire qu’après une trentaine de kilomètres et une heure de pause chez Odette, je ne suis pas vraiment à mille mètres près. Et puis, je n’ai pas non plus la tenue d’une ballerine du bolchoï. Je ne vois pas en quoi alors je ne pourrai accomplir ce « petit bout de chemin ».
Il semble cependant rester effectivement une certaine distance puisque mille cinq mètres plus tard, je n’ai toujours pas trouvé mon Fou du Roy alors que la nuit s’avance rapidement. Mon inconnu au setter m’a-t-il vraiment donné la bonne information ? Comme ma progression se fait en sous bois longeant la route, sur un tapis d’aiguille de pins, ce n’est cependant pas désagréable, même si je m’attendais pas à cette rallonge imprévue. Enfin, un panneau estampillé "Chambre d’hôtes" indique le but. Je dois cependant parcourir trois cent mètres supplémentaires pour m’entendre dire que ce n’est pas la bonne adresse.
– C’est encore plus loin ! me répond la propriétaire du lieu qui me propose gentiment de m’y emmener en voiture. Ce que je refuse poliment, étant parti du principe que j’accomplirai mon périple à la marche, et uniquement à la marche. A pied, c’est à pied ! Je comprends cependant vite son empressement à m’y emmener : le Fou du Roy est encore à plus de mille mètres ! J’avoue que je me suis laissé abuser par une adresse, le 45 route du château, de laquelle j’avais extrapolé 450 à 500 mètres à partir du centre-ville. Sauf qu’en campagne, on numérote visiblement différemment, avec un détail négligé de ma part : le fait que le château en question, un vieux château du XIIIe siècle, est situé bien à l’extérieur de la ville de Fère-en-Tradenois. Enseignement numéro trois de la journée : attentivement vérifier avant de partir où se situe le gîte du soir parce que la distance initiale de 32 kilomètres vient de grimper à 36,4 ! La moue dubitative de l’homme au chien noir et blanc prend alors toute sa signification. Enseignement numéro quatre : toujours bien se faire préciser ce que votre interlocuteur entend par « un petit bout de chemin ». Même si, comme l’a écrit le hassidique Nahman de Bratslav : « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourrais ne pas t’égarer », j’ai ce soir plus franchement envie de me perdre. Je comprends maintenant pourquoi la patronne du Fou du Roy m’avait demandé, lors de ma réservation, si je souhaitais manger sur place. Parce que là, impossible maintenant de retourner dîner chez Odette !

Enfin, dans la nuit apparaît la lumière du Fou du Roy, conforme à l’image affichée sur Booking.com. Un couple de Belges, Goedele et Marc avec Dusty, leur Golden Retriever, tiennent avec soin une maison fort confortable et spacieuse. Chaque chambre est identifiée par le nom d’un fou : Brusquet, Cathelot, Triboulet, etc. La mienne se nomme Coquinet, du nom du fou de Louis d’Orléans, le frère de Charles Ier (l’Histoire a aussi retenu un Coquinet aux côtés de Philippe le Bon). La chambre affiche des couleurs apaisantes de mauve, brun et marron. Au beau milieu du mois de janvier et en semaine, je suis le seul client.
Mon dîner, composé de quelques provisions de mon sac, sera succinct et rapide. D’abord parce que je ne peux plus dîner sur place puisque ce n’est pas prévu et qu’il est impossible de retourner chez Odette avec un aller-retour de plus de huit bornes, ensuite parce qu’il me semble que c’est la marche qui m’a le plus fatigué de ma vie. A cause du poids du sac à dos, de l’absence de tout sport depuis deux mois, de mon état sanguin ou des trois à la fois ? Peu importe, ce test est parfait car malgré la fatigue, en me glissant sous la couette et en espérant que mon fou sera sage cette nuit, les images du jour se mélangent à l’envie de déjà vivre l’étape du lendemain, une étape pourtant longue de plus de trente quatre kilomètres. Il en faut peu pour un grand plaisir !










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